Polynésie – 10 ans de travaux

Une décennie de recherches en Polynésie française

Pendant dix ans, le Groupe de Recherche en Archéologie Navale a mené en Polynésie française des recherches consacrées à l’étude et à la connaissance du patrimoine maritime et sous-marin. Les opérations conduites dans plusieurs îles et archipels ont associé recherches historiques, enquêtes auprès des populations, prospections et fouilles archéologiques.

Ces travaux ont porté sur des sites très différents, depuis les vestiges des activités maritimes polynésiennes jusqu’aux épaves de navires européens naufragés entre le XVIe et le XXe siècle. Ils ont permis de localiser plusieurs sites, de confronter les archives aux observations réalisées sur le terrain et de mieux documenter l’histoire des navigations dans le Pacifique.

Cette page présente les principales recherches conduites au cours de cette décennie et les résultats les plus marquants obtenus en Polynésie française. Les opérations qui disposent d’un dossier complet sur le site peuvent ensuite être découvertes plus en détail.

Des recherches conduites dans plusieurs archipels

Au cours de cette décennie, les opérations du GRAN se sont réparties entre plusieurs îles et archipels de Polynésie française. Elles ont concerné aussi bien des épaves immergées dans les lagons que des navires échoués sur les récifs ou rejetés à terre.

Carte des principales opérations menées

Les principales opérations

Les recherches ont porté sur des sites de nature et d’époques très différentes, depuis les témoignages des activités maritimes polynésiennes jusqu’aux épaves de navires européens.

1994 · Raiatea · Le Norby

Une épave remarquablement conservée

Jusqu’en 1994, le nom du navire et les circonstances exactes de son naufrage avaient disparu de la mémoire collective. Les recherches d’un journaliste de Raiatea permirent de l’identifier comme le Norby, un navire d’environ 600 tonneaux construit en 1873 à Dundee, en Écosse. Parti de Nouvelle-Zélande en mai 1900 pour rejoindre Liverpool, il devait faire escale dans les îles de la Société afin d’y charger une cargaison de coprah. Après avoir mouillé à Raiatea le 21 août, il fut poussé vers la côte par un coup de vent à la suite d’une opération de délestage. Les dégâts furent jugés trop importants et sa vente aux enchères fut préférée à une réparation.

Croquis du Norby

Le GRAN a élargi son champ d’investigation aux îles Sous-le-Vent afin de documenter cette épave particulièrement bien conservée, alors présentée comme l’une des plus belles plongées de Polynésie. Les relevés réalisés ont permis d’enregistrer sa position, ses dimensions et son état de conservation, puis de produire une restitution graphique du navire.

Un trois-mâts barque à Tahaa

Le Concepcion quitta Valparaiso le 7 février 1863, à destination de Caldera puis de la Polynésie. Une première tentative de recrutement forcé de main-d’œuvre destinée aux mines de guano du Pérou fut menée sur l’île de Pâques, sans succès. Une nouvelle tentative aux îles Marquises se solda également par un échec, ainsi que par l’arrestation du second du navire et de quatre membres de l’équipage. Après avoir attendu pendant deux jours le retour de son embarcation, le Concepcion reprit la mer, puis fit naufrage quelque temps plus tard sur les côtes de Tahaa. Cet épisode appartient à une période tragique de l’histoire maritime du Pacifique durant laquelle des populations insulaires furent enrôlées de force. Elle fut suivie par des formes de recrutement présentées comme moins directement coercitives, concernant notamment des travailleurs originaires des pays du Sud-Est asiatique.

La découverte d’une ancre à Tahaa par un particulier fut à l’origine des recherches du GRAN. Le site fut rapidement identifié et dessiné, tandis qu’un récit correspondant au navire fut retrouvé dans les pages du Messager de Tahiti. Le rapprochement entre les vestiges observés et les faits rapportés par les archives ne pouvait cependant pas être établi avec une certitude absolue. L’identification devait donc rester prudente, comme c’est souvent le cas lorsque l’archéologie navale confronte un site matériel à un récit historique.

Une galiote hollandaise échouée à Takapoto

En août 1721, Jacob Roggeveen prit le commandement d’une expédition financée par la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, chargée de développer le commerce avec les terres australes et de prendre possession des territoires découverts au nom de la couronne de Hollande. La flottille comprenait le Den Arend, commandé par Jan Koster, long de 36 mètres et embarquant 110 hommes, le Thienhoven, commandé par Cornelis Bouman, long de 30 mètres et embarquant 80 hommes, ainsi que l’Africaense Galley, commandée par Roelof Rosendaal. Roggeveen aperçut Rapa Nui le dimanche de Pâques, 5 avril 1722. Dans la nuit du 19 mai, l’Africaense Galley s’échoua sur le récif de Takapoto. Le navire mesurait environ 28 mètres et comptait 33 hommes d’équipage, ou 60 selon certains auteurs. Il était peut-être armé de canons.

Deux canons étaient connus depuis longtemps des habitants de Takapoto sur le platier de l’atoll. À la demande du service chargé de l’archéologie, le GRAN réalisa deux campagnes de prospection et localisa une troisième pièce d’artillerie. Les éléments recueillis ne permettaient néanmoins ni de confirmer ni d’infirmer l’attribution du site à l’Africaense Galley. Deux scénarios furent envisagés : le navire aurait pu être entièrement détruit après son échouement sur le récif, ou être délesté puis parvenir à reprendre sa route. D’autres informations orientaient également les recherches vers des atolls voisins. Le site pouvait donc correspondre à l’Africaense Galley comme à un autre navire, sans qu’une conclusion définitive puisse être formulée.

Le drame du County of Roxburgh

Le County of Roxburgh fut construit en 1886 à Glasgow, en Écosse, par les chantiers Barclay et Curle pour la compagnie R. & J. Craig & Co. Il appartenait à une série de douze navires exploités par cette société et représentait la nouvelle génération des grands voiliers métalliques de la fin du XIXe siècle. Il mesurait environ 90 mètres de longueur, 12,80 mètres de largeur au maître-couple et 7,30 mètres de creux, pour une jauge proche de 2 000 tonneaux. Alors qu’il faisait route vers Melbourne en provenance du Chili, il fut pris dans une tempête au début du mois de février 1906. Le 8 février, porté par les vagues au-dessus de la barrière de corail, il s’échoua sur une plage de Takaroa. Dix marins périrent en tentant de gagner la terre à bord des embarcations, tandis que le capitaine et les membres de l’équipage restés à bord échappèrent au naufrage.

Chronologie du County of Roxburgh à Takaroa

Le travail du GRAN consista à relever les principales dimensions de l’épave afin d’en restituer l’organisation et les formes. Les mesures devaient permettre de reproduire le plan du pont supérieur, une coupe au niveau du grand mât arrière, la coque ainsi que différents détails de construction.

Le naufrage du Julia Ann à Scilly

Le Julia Ann était un trois-mâts de 350 tonnes construit en 1851 à Robbinston, dans l’État du Maine, aux États-Unis. Il assurait des traversées dans le Pacifique entre San Francisco, Sydney et Melbourne. En septembre 1855, sous le commandement de B. F. Pound, il quitta Sydney à destination de San Francisco avec 17 hommes d’équipage et de nombreuses familles parmi ses passagers, dont plusieurs personnes de confession mormone. Le 2 octobre 1855, le navire heurta le récif-barrière situé au sud de l’atoll inhabité de Manuae, également appelé Scilly. Deux femmes et trois enfants périrent au cours de l’échouage. Après avoir passé près de 48 heures dans l’eau, les survivants parvinrent à rejoindre un îlot émergé. Ils y vécurent pendant environ deux mois, se nourrissant de noix de coco et de poisson. Une embarcation de fortune fut construite avec les moyens disponibles. Le capitaine et plusieurs marins parcoururent alors près de 300 kilomètres à l’aviron jusqu’aux îles Sous-le-Vent, avant de rejoindre Raiatea et de donner l’alerte.

En décembre 1996, le GRAN participa à une campagne de prospections archéologiques sous-marines menée avec des archéologues de l’Australian National Maritime Museum de Sydney, sous la responsabilité du département d’archéologie du Centre polynésien des sciences humaines. L’objectif était de retrouver les vestiges d’une épave susceptible de correspondre au Julia Ann. Avec l’aide des habitants de l’atoll, un site de naufrage fut localisé et étudié malgré de mauvaises conditions météorologiques. Une ancre marquait le point d’impact à l’extérieur du récif, tandis que les restes d’un cabestan se trouvaient sur le récif lui-même. Les vestiges étaient dispersés sur plusieurs centaines de mètres dans la direction des vents dominants. Du doublage de coque, des clous, des chevilles provenant de la structure du bâtiment, des pierres de lest et du charbon furent prélevés. Leur analyse en Australie montra qu’ils étaient cohérents avec l’hypothèse, jugée très probable, qu’il s’agissait bien du Julia Ann.

Les canons d’Amanu

Du 28 février au 6 mars 2000, une campagne de prospection archéologique fut organisée afin de retrouver un site de naufrage déjà visité à plusieurs reprises par le passé. Plusieurs canons et des pierres de lest, parfois interprétées comme des boulets de pierre, y avaient été prélevés. Deux hypothèses étaient envisagées concernant l’origine du site. Les canons pouvaient dater du début du XVIe siècle et provenir du San Lemnes, un navire de la flotte espagnole commandée par Garcia Jofre Loaisa, perdu dans le Pacifique en 1526. Ils pouvaient également être plus récents et appartenir à un autre naufrage restant à identifier. La confirmation de la première hypothèse aurait fait de ce site l’un des plus anciens témoignages de l’exploration européenne dans cette partie du Pacifique.

Canons exposés à Takaroa

La mission fut conduite par Robert Veccella et Alexis Nguyen-Thé, assistés de Claude Maureau pour le Cercle d’étude sur l’île de Pâques et de la Polynésie. Les recherches comprenaient une prospection à vue et au détecteur de métaux sur le récif, des plongées au large du site ainsi qu’une enquête consacrée à la tradition orale des habitants d’Amanu. L’opération bénéficia du soutien de la vedette des Douanes Arafenua, de son équipage et de ses plongeurs, ainsi que de la commune de Hao, de la commune associée d’Amanu et du club de plongée de Hao.

Grâce aux indications et à la participation des habitants, le site fut rapidement retrouvé. Les pierres de lest, les tessons de terre cuite et de verre ainsi que les fragments métalliques recueillis confirmèrent qu’un naufrage avait bien eu lieu à cet endroit. L’enquête montra également que le souvenir de l’événement était resté présent dans la mémoire collective et qu’il était associé à la légende des guerriers de l’atoll. Ces résultats ne permirent toutefois ni de dater précisément le naufrage ni d’identifier le na

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