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Le mythe de la Cordelière

Le combat de la Cordelière occupe une place à part dans l'histoire de la Bretagne et un véritable mythe s'est construit autour de la personne d'Hervé de Portzmoguer. Laird Clowes, un historien maritime anglais de renommée n'hésite pas à écrire à ce propos :
" The fight of the Cordelière, like that of the Vengeur in1794 and of our Revenge in 1591, has thanks to patriotism, poetry and vulgar tradition, been clouded over with the hosy mist of myth, and has become a naval legend ".
L'édification d'un mythe échappe souvent à toute logique, mais plusieurs facteurs semblent s'être, en l'occurrence, conjugués pour bâtir la légende.
En premier lieu, le combat du 10 août 1512 n'est pas un engagement banal ; il oppose dans un duel à mort deux champions : d'un côté le Regent, le plus grand navire de la flotte de Henri VIII, et de l'autre la Cordelière, la nef ducale, si chère au cœur d'Anne de Bretagne.

L'embrasement puis l'explosion des deux navires accrochés l'un à l'autre par leurs grappins d'abordage, les pertes en vies humaines effroyables qui s'en sont suivies ont à coup sûr frappé les imaginations. Même si les chiffres parvenus jusqu'à nous doivent être maniés avec précaution, ce sont sans doute environ 1500 marins qui périrent dans l'explosion des deux navires. Mille d'entre eux, probablement un peu moins si on fait la part de l'exagération des conteurs, étaient bretons et on imagine sans peine l'onde de choc qui parcourut alors tout le pays, non seulement parmi les gens de mer, vivier dans lequel on puisait pour armer les navires royaux, mais aussi parmi la petite noblesse, car Hervé de Portzmoguer semble avoir combattu entouré de plusieurs dizaines de personnes faisant partie de sa parenté, tous originaires du Léon ou de l'Armor. Le tissu familial breton, dont la densité et l'imbrication sont fameuses, fut sans doute durablement affecté et l'histoire tragique à coup sûr longtemps répétée et transmise de génération en génération.

A la Cour, l'attachement de la Reine à sa nef était bien connu et on imagine sans peine les proches sincères et les courtisans faisant chorus pour déplorer la perte du navire. Germain de Brie, poète à la Cour, mais qui brigue aussi le poste de secrétaire de la Reine, entreprend alors la rédaction d'une longue épopée latine, près de 500 vers célébrant Hervé " le nauchier breton " et son combat désespéré. Afin que l'écho du drame ne reste pas limité à la seule sphère des érudits, Pierre Choque dit Bretaigne, héraut de la Reine traduisit, ou plutôt fit une adaptation libre en français du poème.

Presque au même moment un autre poète, le bénédictin franc-comtois Humbert de Montmoret, produisit une autre épopée écrite en latin qui, fidèle aux règles du genre, n'avait que peu de rapports avec la réalité des évènements, mais qui venait en écho à celle de Germain de Brie et s'inscrivait dans une polémique qui s'était instituée à distance avec le chancelier anglais Thomas More. Ce dernier avait, dès 1513, fait circuler une série d'épigrammes contre Germain de Brie qui dénonçaient le caractère violemment anglophobe de son œuvre. Un peu plus tard, Erasme et Guillaume Budé mirent aussi leur grain de sel.

Toutefois, tous ces éléments de nature différente n'auraient sans doute pas suffi à ériger le combat de la Saint Laurent à la hauteur d'un mythe, si l'événement ne s'était pas produit à un moment particulièrement sensible de l'Histoire bretonne.
La paix du Verger signée en 1482, le destin de la Bretagne est scellé. Si le duché garde encore les apparences de l'indépendance, même après les mariages successifs d'Anne avec Charles VIII, puis Louis XII, le rattachement à la France est désormais inéluctable.

A n'en pas douter, un grand désarroi, une résignation amère s'emparent alors des Bretons qui voient avec tristesse venir le moment de l'abandon de leur indépendance, même si celle-ci a trop souvent recouvert rivalités seigneuriales et guerres intestines. Dans cette ambiance troublée où la fierté d'un peuple est mise à mal, le combat de Saint-Mathieu vient soudain exalter l'identité bretonne et les vertus dont un peuple s'estime porteur : courage, ténacité, obstination jusqu'au sacrifice suprême et esprit de résistance qui trouvent là une ultime expression.
C'est en définitive sur ce terreau que va s'enraciner le mythe, transformant Hervé de Portzmoguer, un capitaine courageux au passé un peu tumultueux mais à tout prendre sans qualités exceptionnelles, en héros de première grandeur. Sa vertu est d'avoir incarné aux yeux de tout un peuple cette identité en train de se dissoudre.
Dès lors, les faits historiques auront bien du mal à résister à la pression du mythe : c'est ainsi que Portzmoguer ira au combat non seulement avec les hommes de sa parenté, plus de trois cent dit-on, mais aussi avec les femmes et les enfants ; qu'il fera mettre le feu aux poudres, exécutant l'archétype du geste de résistance désespérée, qu'il se jettera dans les flots, tout armé et vêtu de sa cuirasse, pour s'y engloutir à jamais.

Comme à l'accoutumée, année après année, chacun eut à cœur d'ajouter sa touche à une si belle histoire. Se copiant les uns les autres, le plus souvent sans se reporter aux rares sources disponibles, écrivains et " historiens " continuèrent à produire, contribuant assez peu à éclairer la vérité historique, mais assurément à perpétuer et à amplifier la légende. Si on a maintenant fait le tour des documents historiques disponibles, l'ardeur des écrivains ne s'est pas ralentie, ignorant pourtant assez souvent ces sources pour mieux développer leur vision personnelle.

Les noms de Portzmoguer et de la Cordelière se trouvent ainsi au détour d'une rue, d'un magasin ou au hasard d'un édifice public. La Marine a baptisé l'une de ses unités du nom de Primauguet, consonance moins marquée que Portzmoguer : République oblige. Et Théodore Botrel, le " barde breton " de la capitale, ne put faire moins que d'écrire, au siècle dernier, une chanson : " Les gars de Morlaix " où l'enflure atteint des sommets.

" A nos enfants n'oublions pas
De parler de douze cents gâs
Sombrés avec la Cordelière
En entraînant trois mille Anglais
C'est la devise de Morlaix
Si les Anglais te mordent …mords les !! "

Malgré tout, à travers ce réseau complexe de réminiscences, les noms du capitaine de la Cordelière et le navire lui-même restent toujours présents dans la mémoire collective bretonne où ils symbolisent un moment privilégié de leur histoire.

Max Guérout